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04 avril 2018

Marc Knobel : « L’Europe va se vider de ses juifs. En France, 60 000 sont partis en dix ans »

Marc Knobel

Pour l’historien et directeur des études du CRIF, l’année 2000 a marqué un tournant pour ce qui est des actes antisémites.
Marc Knobel, historien, directeur des études du CRIF, a publié Haine et violences antisémites. Une rétrospective : 2000-2013 (Berg international, 2013). Il explique l’impact des assassinats de juifs commis ces dernières années.

En douze ans, onze juifs ont été assassinés parce que juifs, en France. Comment a évolué l’état d’esprit des communautés juives pendant cette période ?

Lorsque Ilan Halimi a été torturé et tué dans les conditions horribles que l’on sait, en 2006, j’avais réagi en disant, dans une expression qui m’avait peut-être échappé : « C’est le premier meurtre antisémite du XXIe siècle. » Comme si quelque chose m’avait poussé à commencer à comptabiliser cela, comme si je pressentais qu’il y en aurait d’autres – ce que bien évidemment j’ignorais en 2006.


Quels facteurs vous avaient conduit à dire cela ?

Depuis l’année 2000, nous étions devant un panorama nouveau. A partir du premier octobre 2000, en l’espace de quinze jours, 75 actes antisémites ont été commis contre des juifs ou des institutions juives. C’était presque autant que pour l’ensemble des années 1998 (81 actes) et 1999 (82 actes). Fin 2000, le ministère de l’intérieur en comptabilisait 744, presque dix fois plus que les années précédentes.

Quelles ont été les réactions à l’époque ?

Elles ont été faibles. Les gouvernants et un certain nombre de responsables politiques ont été tentés de faire passer ces agressions pour des violences ordinaires. Alors que pour nous, la qualification antisémite ne faisait pas l’ombre d’un doute. Il a fallu attendre 2003 pour que le président de la République, Jacques Chirac, réagisse très fortement. Cela a marqué un tournant.

Comment a évolué la situation par la suite ?

Les événements nous ont hélas donné raison : en 2002, il y a eu 936 actes antisémites ; en 2004, 974. Ils ne sont jamais redescendus au niveau des années 1997-1999. Beaucoup d’actes avaient par ailleurs une relation plus ou moins diffuse avec le conflit israélo-palestinien. D’autre part, les stéréotypes nous semblaient remonter très fortement. Les juifs étaient à nouveau associés à l’argent, au pouvoir, y compris quand des enfants étaient agressés par d’autres enfants. En 2006, avec le meurtre d’Ilan Halimi, on s’est rendu compte qu’on pouvait puiser des préjugés dans le Moyen Age et assassiner un jeune homme sous le prétexte que, parce qu’il est juif, il aurait de l’argent, et que l’on pourrait demander une « rançon » à toute une communauté parce que, forcément, tous les juifs seraient riches. On s’est repris dans la figure le fameux préjugé des juifs et de l’argent. D’ailleurs il semble encore être impliqué dans le meurtre de Mireille Knoll, d’après les déclarations de Gérard Collomb.

Comment évolue alors la situation « quotidienne » ?

A cette même période, se pose la question de l’insécurité des enfants dans les écoles républicaines. Les parents nous rapportaient que leurs enfants étaient insultés dans les cours de récréation, autour des établissements scolaires. Cela générait un très grand stress chez les parents, qui jugeaient leurs enfants en danger dans l’école laïque et républicaine. Certains tentaient de discuter avec des professeurs ou des proviseurs qui, parfois, ne prenaient pas la mesure de ce qui se passait. Des parents ont donc mis leurs enfants dans des écoles confessionnelles, juives ou catholiques. Ce qu’on n’entrevoyait pas alors, c’est que les écoles juives seraient visées à leur tour.

Les assassinats de Mohamed Merah interviennent alors…

En 2012, on comprend brutalement qu’il peut être aussi dangereux de mettre ses enfants dans des écoles juives. Cela ajoute au traumatisme. Le meurtre de ces trois enfants dans des conditions atroces a été très compliqué à gérer. En l’espace de quelques années, on s’est rendu compte que n’importe lequel d’entre nous pouvait être touché. Cela va du crachat au meurtre, en passant par la lettre de menace, l’injure sur Internet, la tentative d’incendie.

En quoi les assassinats de Sarah Halimi, en 2017, et celui de Mireille Knoll ajoutent-ils au traumatisme ?

Ils signifient que des personnes âgées peuvent être tuées chez elles par des voisins. Chacun pense à ses propres parents. Après les enfants, les clients d’un magasin, ils sont à leur tour des cibles. Et à chaque fois avec une extrême barbarie. Il n’a pas suffi qu’ils poignardent Mireille Knoll, ils ont de surcroît, semble-t-il, tenté de mettre le feu. Avec ces modes opératoires, il y a un retour de traumatismes du passé. Cette vieille femme qui a échappé à la Shoah et qui connaît cette fin horrible soixante-dix ans plus tard, ça nous parle. Le retour des traumatismes du passé qui se transmettent de génération en génération se conjugue au traumatisme du présent. C’est un choc d’une puissance incroyable.

Ne craignez-vous pas qu’on voie un fait divers d’abord crapuleux dans ces deux derniers meurtres ?

Nous avons trop entendu cela pendant des années. Non, ce ne sont pas des faits divers ordinaires. N’importe quelle grand-mère peut être agressée, mais cette grand-mère-là a été agressée parce que juive. N’importe quel enfant, n’importe quel client de supermarché peut être agressé, mais les clients du supermarché de Trèbes n’ont pas été agressés parce qu’ils étaient de Trèbes. Les clients de l’Hyper Cacher, en revanche, étaient clairement identifiés et ciblés comme juifs. Ce sont des circonstances aggravantes.
Depuis 2006, onze Français ont été assassinés parce que leur seul tort était d’être juif. On se retrouve plongé dans ce cas de figure que nul n’imaginait possible. Dans les années 1980, j’avais 20 ans, jamais je n’aurais pensé que je vivrais cela. Avant les années 2000, personne n’avait ce sentiment d’angoisse. Le seul qui nous étreignait, c’était les déclarations ignominieuses de Jean-Marie Le Pen. Personne ne pensait que des gens seraient assassinés. Ce n’était pas écrit.

Comment voyez-vous l’avenir ?

Je ne sais plus quoi penser. Je resterai de toute manière dans ce pays, mais je sens que beaucoup de gens vont partir. D’ailleurs, 60 000 sont partis en l’espace de dix ans, pour une communauté qui compte autour de 500 000 personnes. Je pense que ça ne va pas s’arrêter là. Les gens ont peur pour leurs enfants et maintenant pour leurs parents. Toutes les conditions sont réunies pour qu’une fois la stupéfaction passée, ils se disent qu’ils n’ont plus rien à faire ici. Le nombre de ceux qui quitteront la France va grossir. Dans d’autres pays européens aussi, où la situation est tendue, même s’il n’y a pas de mort – et ce n’est pas une mince différence. L’Europe va se vider de ses juifs.

L’opinion perçoit-elle à quel point la situation est tendue ?

En 2006, les gens ne pensaient pas que cette violence pouvait les concerner. Après les attentats des dernières années, ils comprennent que tout le monde peut être touché. Mais d’ailleurs, est-ce que seuls les juifs sont visés quand on tue un juif ? Non, car c’est en vérité la République qui est attaquée. L’antisémitisme comme le racisme menacent les valeurs fondamentales de notre république. Il la met à mal. Lorsqu’un Noir, un homosexuel, une femme est agressé(e) pour ce qu’il(elle) est, cela ne concerne pas que les Noirs, les homosexuels et les femmes. On ne peut pas être seuls à affronter ce genre de situation. Aux démocrates de comprendre que les extrémistes menacent les fondements mêmes de notre pays. Et donc que le problème est posé à l’ensemble de nos concitoyens.

Propos recueillis par Cécile Chambraud

Le Monde, 29 mars 2018