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17 octobre 2017

Fethi Benslama: "On fabrique de la chair à jihad industriellement" (1/2)

Fethi Benslama


Le psychanalyste Fethi Benslama analyse dans son dernier ouvrage, « Un furieux désir de sacrifice », les ressorts inconscients du désir de mort qui habite les nouveaux jihadistes happés par l’imaginaire fanatique d’un autre monde meilleur. Il appelle à prendre au sérieux la détermination de l’ennemi.

Ces derniers temps, pas mal d'ouvrages ont été publiés sur la radicalité islamiste et le phénomène du jihadisme. Ils se heurtent tous à la question du “désir sacrificiel” de certains jeunes au nom de l’islam. L’ambition de votre livre est-il de permettre de comprendre ce désir de mort ?

La radicalisation a été étudiée en France exclusivement par les sciences sociales. Or, ignorer le plan de la psychologie individuelle, c’est ne rien comprendre à ses motifs profonds. Je propose dans ce livre d’en approcher les ressorts psychiques à partir de mon expérience clinique, en articulation avec la dimension collective. La radicalisation est en effet, une condensation de plusieurs facteurs, ce qui nécessite le croisement des regards et des savoirs. Je pars du fait que les deux tiers des personnes signalées comme radicalisées ont entre 15 et 25 ans, et dans certains cas moins de 15 ans. Il s’agit de la tranche d’âge de l’adolescence telle qu’elle est devenue à l’époque contemporaine : elle commence de plus en plus tôt et se prolonge de plus en plus tard dans la vingtaine. C’est le temps d’une traversée subjective qui se caractérise par des difficultés normales plus ou moins importantes, et parfois par des troubles psychopathologiques. J’ai essayé de montrer comment l’offre de radicalisation, qui passe par internet et les réseaux sociaux, utilise les difficultés et les troubles de cette traversée pour capter les jeunes. J’ai travaillé pendant quinze ans dans un service public en Seine-Saint-Denis; ces jeunes je les ai rencontrés et j’ai vu certains d’entre eux dans des états dépressifs et dépréciatifs d’eux-mêmes, dans une errance, dans un désespoir de leur monde. Lorsqu’ils rencontrent l’offre de radicalisation qui leur propose un idéal total, une mission héroïque au service d’une cause sacrée, ils décollent, ils ont l’impression de devenir puissants, leurs failles sont colmatées, ils sont prêts à monter au ciel. La radicalisation est en quelque sorte un traitement de leurs symptômes, d’autant plus opérant que la fanatisation, les transforme en automates religieux, ils perdent leur singularité. Lorsqu’ils sont enrôlés dans un groupe, là le piège de l’emprise se ferme sur eux, ce n’est pas seulement un processus de soumission, mais de dilatation des limites de l’individu, il se crée un corps collectif qui favorise la mégalomanie de chacun, les suicidaires peuvent alors s’auto sacrifier.

L’offre de radicalité islamiste joue-t-elle sur les mêmes ressorts que l’offre de radicalité d'extrême gauche dans les années 70 ?

Certains aspects se ressemblent mais pas tous. La différence réside dans la dimension religieuse de l’engagement et dans l’état de guerre qui existe dans plusieurs pays du monde musulman et qui crée des points d’appel au feu. Les groupes de l’extrême gauche européenne devaient créer eux-mêmes leur état de guerre et le déclarer. Dans la situation actuelle, les terrains de guerres sont nombreux avec leurs horreurs, dont les images sont diffusées et utilisées pour lever chez les jeunes le sentiment de l’intolérable et le sursaut moral chevaleresque. De plus, dans les années 70, il n’y avait pas les moyens de communications actuels, accessibles à tous. Avec un banal téléphone portable, on devient émetteur et récepteur de tout et de n’importe quoi, n’importe où et n’importe quand. C’est hallucinant. Nous sommes baignés en permanence dans un océan d’images, comme si nous rêvions éveillés. Notre monde est devenu imaginal, fabriqué par chaque humain télé augmenté. En ce sens, la radicalisation s’est privatisée et s’est accrue en corrélation avec les techniques de la communication sans limites. On pourrait donc parler du jihadisme pour tous. Il en résulte que les preneurs de l’offre sont des jeunes de plus en plus fragiles psychologiquement. Avant, les groupes d’extrême gauche, les nationalistes radicaux, les groupes fascistes, ainsi que les jihadistes étaient formés idéologiquement et encadrés, aujourd’hui c’est de la génération spontanée. La conversion est très rapide et se fonde sur des rudiments religieux, car la fabrique du terrorisme n’est plus regardante sur le recrutement. C’est pour cette raison qu’il y a eu ces cas de terroristes mal formés : celui qui s’est tiré une balle dans le pied en préparant un attentat contre une église, celui qui s’est fait neutraliser dans le Thalys alors qu’il avait une kalachnikov entre les mains, celui qui s’est fait exploser deux rues plus loin, parce qu’il n’a pas pu accéder au grand stade de France, et bien d’autres qui attendent le jouet mortel ou croupissent en prison d’avoir mal étudié le manuel pour terroriste amateur. Ce ne sont pas des "gogos", comme le dit Boris Cyrulnik, qui se croit autorisé de parler de tout, probablement sans jamais avoir rencontré un islamiste radicalisé. Ces jeunes ne sont pas naïfs, mais fanatisés, ils sont déterminés et dangereux, il faut prendre au sérieux l’ennemi. En fait, on ne prend plus le temps de les former, la matière humaine est profuse, on fabrique de la chair à jihad industriellement. Depuis la disparition des grandes utopies laïques, la jeunesse n’a plus d’idéaux palpitants, ce sont les plus fragiles qui ne trouvent plus les moyens de sublimer leurs pulsions dans des causes politiques communes. Il se crée des inégalités dans le partage des idéaux du vivre ensemble et c’est dangereux pour la cohésion d’un pays. Il faudrait beaucoup de « Nuit debout » pour remettre en route le partage des idéaux politiques vivants et non ceux de la langue de bois et du replâtrage. Il faut rappeler que 25% des radicalisés ne viennent pas de familles musulmanes, la proportion monte à 40%, si on considère ceux qui sont issus de familles musulmanes sécularisées.

Anne Laffeter,

Les Inrocks.com, 15 mai 2016

Fethi Benslama, Un furieux désir de sacrifice, le surmusulman, éditions du Seuil, 148 pages. 

15 octobre 2017

Djihad, comment résister ? Pierre Vermeren sera mon invité le 22 octobre

Pierre Vermeren

Nous allons évoquer dans la prochaine émission une actualité à la fois brûlante et récurrente, celle des assassinats commis en France, en Europe et ailleurs par le terrorisme islamiste international. A chaque attentat, d’ampleur variable, de mode opératoire artisanal ou sophistiqué, nous avons droit sur les chaines d’information à des défilés d’experts présentés comme des spécialistes en sécurité, en géopolitique ou en sociologie ; on nous parle des victimes - souvent pas assez -, des terroristes, - souvent trop -, mais il nous est rarement donné l’occasion de voir cette actualité avec le recul de ce que les historiens appellent « le temps long ». C’est pourquoi j’ai pensé qu’il était utile, justement, d’avoir ce regard original sur les horreurs que nous avons vécu et que nous continuons de vivre ; mon invité sera en effet Pierre Vermeren. Je ne compte plus les émissions où il nous a fait l'honneur de passer sur notre antenne. Rappelons qu’il est historien, arabisant, Professeur d'Histoire contemporaine à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, et qu’il a déjà consacré plusieurs ouvrages au Maghreb et en particulier au Maroc. Sa notoriété a surtout décollé après les printemps arabes, et beaucoup ont pu le lire dans de grands médias. Il a écrit deux tribunes dans « Le Figaro » suite à des attentats, l’une le 27 juillet 2016 après l’assassinat horrible du Père Jacques Hamel, égorgé dans son église de Normandie, et l’autre le 21 août dernier, après l’attentat de Barcelone ; et ce qu’il a écrit guidera en partie l’interview qu’il a bien voulu nous accorder.

Parmi les questions que je poserai à Pierre Vermeren :

-          Vous donnez un bilan chiffré des victimes du terrorisme mené au nom du djihad, depuis le 11 septembre 2001, bilan établi en dehors des guerres civiles en Syrie et en Irak, où ce terrorisme était aussi un des acteurs. Pourriez-vous donner ces chiffres à l’antenne ? Et pourriez-vous expliquer votre propos, lorsque vous écrivez que « le terrorisme international est pour ses commanditaires une guerre très rentable en termes de terreur, de notoriété, d’impact médiatique et idéologique » ?
-           Vous qui lisez l’arabe et qui êtes très à l’écoute ce qui s’écrit, en particulier au Maghreb, comment réagit l’opinion publique dans ces pays ? Ici, en France et à la lecture des réseaux sociaux, Facebook en particulier, on a l’impression que les théories du complot sont souvent utilisées pour nier que ces tueries sont réellement faites au nom de l’islam : en est-il de même de l’autre côté de la Méditerranée ?
-          Nous avions parlé ensemble de votre livre « Le choc des décolonisations », qui donnait des bilans humains précis de ces guerres, en rappelant qu’elles ont été autant ou plus meurtrières en Indochine ou dans certains pays africains : or ce n’est pas, manifestement, ce qu’en ont retenu les populations au Maghreb, et celles issues de l’immigration : est-ce que, à votre avis, un des moteurs de l’engagement terroriste de certains jeunes musulmans est une volonté de revanche historique ?
-          Emmanuel Todd a écrit à propos de Charlie Hebdo : « Blasphémer de manière répétitive, systématique sur Mahomet, personnage central de la religion d’un groupe faible et discriminé, devrait être qualifié d’incitation à la haine religieuse, ethnique ou raciale ». Jean Bauberot, a dit que « pour l’extrême droite, une partie de la droite et même pour certaines personnes de gauche, la défense de la laïcité est devenue un moyen de stigmatiser les musulmans ». Qu’en pensez-vous ?
-          Dans votre tribune du 21 août, vous écrivez : « au lieu d’éloigner les musulmans du fondamentalisme, le terrorisme semble en accroitre le cercle ». Vous soulignez que la mouvance des Frères Musulmans, et le CCIF (collectif contre l’islamophobie en France) se présentent de plus en plus en interlocuteurs des autorités et des médias, voire même en pacificateurs. Comment l’expliquez-vous ? Est-ce que c’est le succès de postures victimaires suite aux mesures de sécurité imposées par les attentats ? Et est-ce que, même sans le terrorisme, l’offensive idéologique largement financée par l’Arabie ou le Qatar aurait quand même eu lieu ?
-          L’Etat Islamique a été fondé en 2014, mais il a perdu l’essentiel de ses territoires en l’espace de trois ans. Le nombre des volontaires partis faire le djihad là-bas est en chute libre, mais vous dites que malgré ses échecs, le terrorisme a atteint ses buts de guerre, pourquoi ? Vu qu’on a affaire à une mouvance millénariste persuadée de gagner à la fin des temps, doit-on craindre que ce combat dure encore pendant des décennies ?

Une interview passionnante, je l’espère … soyez nombreux à l’écoute !

J.C

11 octobre 2017

Djihadisme : les enfants perdus de Lunel

Photo aérienne de la ville de Lunel

Un livre d'enquête décrypte les raisons qui ont poussé tant de jeunes de cette ville de l'Hérault à rallier le djihad.

« Lunel, c'est l'histoire d'un renoncement politique et d'un aveuglement social. Une ville clivée entre des Français dépossédés de leur passé et des déracinés sans perspective d'avenir. Un petit bout de Camargue de 25 000 habitants, coincé entre Nîmes et Montpellier, où un habitant sur dix est étranger et une personne sur cinq est sans emploi.»
Ainsi débute « le Chaudron français », sans merci pour « l'attitude de déni » des autorités. Co-écrit par nos confrères Jean-Michel Décugis (« le Parisien - Aujourd'hui en France ») et Marc Leplongeon (« le Point »), ce livre propose une enquête sur la vague de départs au djihad en Syrie qui a traumatisé cette petite cité de l'Hérault. Nourri de documents judiciaires et d'entretiens, il dénonce, « une faillite française ».

Sept jeunes morts en Syrie

Karim, Adbelilah, Raphaël, Yassine... Au moins sept jeunes, parmi la vingtaine de Lunellois ayant rejoint la Syrie entre fin 2013 et fin 2014, sont morts là-bas, loin de la ville où ils ont grandi. « Tous sont partis, comme ça, sans prévenir, et sont devenus des ennemis de la nation. Eux, les gamins qui fréquentaient, petits, les mêmes stades, les mêmes écoles que nous... Comment en sommes-nous arrivés là ? » s'interrogent les auteurs, dont l'un (Jean-Michel Décugis), a écrit avec le regard d'un enfant du pays. 
A travers leurs portraits et des propos saisis par les services de renseignement, ce récit rend compte du basculement de ces jeunes dans l'idéologie du djihad. Il plonge dans l'histoire d'une ville touchée dès les années 1990 par « les symptômes - chômage, immigration, tensions identitaires - des grandes banlieues parisiennes ou lyonnaises », par le fléau de la drogue et la montée de l'islam radical. Il sonne comme un réquisitoire contre « le poison du repli », le racisme et « l'abandon politique ».

Pascale Egré

Le Parisien, 13 septembre 2017

« Le Chaudron français », Jean-Michel Décugis et Marc Leplongeon, Ed. Grasset, 234 p., 18 €.