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22 mars 2013

Les fanatiques sont de plus en plus difficiles à détecter par l'administration pénitentiaire, qui s'efforce de repérer les signes de radicalisation



 Des parcours aux débuts comparables, une même question au cœur de l'enquête: Jérémie Louis-Sydney, leader décédé du groupe de jeunes terroristes interpellés ce week-end, a-t-il «basculé», dans l'islam radical au cours de son passage en prison, comme les policiers l'ont suspecté de Mohamed Merah? Derrière les murs, le prosélytisme sévit. En détention, comme à l'extérieur, les groupes islamistes se sont organisés, et «ils sont de plus en plus difficiles à détecter», témoigne un directeur d'un grand établissement pénitentiaire. Malgré ses efforts, l'administration ne parvient pas à endiguer un fléau qui a changé de nature, un islamisme moins ostentatoire mais plus structuré…
Les chiffres étant rares, pour évaluer le nombre de détenus musulmans l'administration pénitentiaire s'appuie sur le nombre de repas spéciaux commandés pour le ramadan: en 2012, 18.000 personnes se sont inscrites pour bénéficier d'une collation supplémentaire au moment du dîner, visant à rétablir un équilibre alimentaire après le jeûne. Un quart au moins - d'autres évaluations vont jusqu'à un tiers - des prisonniers pratiqueraient donc la religion musulmane.
Depuis 2008, la «pénitentiaire» a décidé de former ses hommes pour veiller sur les phénomènes de radicalisation qui peuvent atteindre ces publics. «Deux cents personnes détenues pour des faits en relation avec l'islamisme radical font l'objet d'une surveillance spéciale», précise le porte-parole de la Chancellerie, Pierre Rancé. Parmi eux, soixante-quinze détenus sont condamnés pour terrorisme. «Ceux-là se savent sous haute surveillance. Leur objectif, pendant la détention, est de se fondre dans la masse des détenus. Ils n'agissent jamais directement, ils envoient des missionnaires s'ils veulent approcher quelqu'un», raconte un cadre pénitentiaire.

Un public «psychologiquement fragile»

C'est en observant avec qui «tourne» un détenu - lors des horaires de promenade - que les surveillants reconstituent les liens entre les uns et les autres. L'administration centrale a édité à leur attention un document confidentiel, pour aider les personnels à détecter les signes précurseurs d'une radicalisation: un détenu qui ne sert plus la main au surveillant, qui se douche habillé, n'écoute plus la radio ou interdit aux autres de le faire… doit éveiller la suspicion. Ces signaux sont consignés électroniquement dans les livrets des détenus, mémoire informatique de leurs faits et gestes. Plus généralement, le renseignement s'est développé dans l'enceinte des prisons, en lien avec la DCRI (Direction centrale du renseignement intérieur). Les conversations téléphoniques d'un détenu repéré sont écoutées, son attitude au parloir observée, et le surveillant de nuit s'attardera devant sa cellule afin de capter une éventuelle discussion par le biais d'un téléphone portable infiltré. Ces informations sont traitées par une cellule dédiée au sein de l'administration pénitentiaire, la EMS-3. Tous les mois, les directeurs d'établissement transmettent une liste de noms de suspects et rencontrent les responsables régionaux des renseignements généraux.
Malgré tout, les établissements manquent d'officiers spécialisés dans le renseignement - avec un officier pour 2000 détenus dans certains cas - et la surpopulation rend le suivi des détenus à risque plus difficile. Par ailleurs, la prison accueille un public souvent «psychologiquement fragile, explique Farhad Khosrokhavar, directeur à l'EHESS (École des hautes études en sciences sociales). Certains de ces détenus sont susceptibles de radicalisation de manière beaucoup plus aisée que les autres et l'institution carcérale est largement démunie à cet égard. Le nouveau modèle de radicalisation table sur les personnes psychologiquement instables et fragiles et, en cela, la prison devient le lieu idéal pour leur “formation”».

Laurence De Charette,
Le Figaro, 9 octobre 2012